La télévision se regarde désormais en vitesse accélérée

 Le lecteur VLC et plusieurs applications permettent de visionner des vidéos en accéléré. – Arnaud Poilleux / Les Echos

Peu de gens regardent une série à deux fois sa vitesse normale. Mais le phénomène se répand et révèle une tendance à laquelle les secteurs de la télé et la pub prêtent de plus en plus d’attention.

Que faire après un « speed dating » qui s’est bien passé ? Du « speed watching », bien sûr, c’est-à-dire regarder la télévision à 1,5 voire 2 fois sa vitesse normale. Adieu les longueurs ! « Mad Men » se consomme en 38 heures au lieu de 76 : 1,6 jour de gagné pour caser une bonne partie d’« Engrenages ».

Nous sommes de plus en plus nombreux à le faire, même si pour Anthony Haillant, directeur du planning stratégique de MinuteBuzz, le « speed watching » est encore un épiphénomène plutôt anglo-saxon qui étonne beaucoup le monde des médias français.

TiVo, une interface américaine pour personnaliser l’expérience du téléspectateur, propose l’option Quick Mode, qui accélère à 1,3 fois et corrige la voix pour que les acteurs ne sonnent pas comme lorsqu’on pressait « avance rapide » sur des vieux magnétophones. Le lecteur numérique « open source » VLC a cette fonctionnalité. Et un ingénieur de Google a inventé l’appli Video Speed Controller pour accélérer toute vidéo en langage html5, donc celles de Netflix, etc. Elle a été téléchargée près de 200.000 fois. « Installez cette extension et ajoutez des années à votre vie », dit un utilisateur, satisfait.

Sur-production

On parle bien ici de regarder tout un épisode en accéléré, pas de sauter le générique ou quelques scènes trop sentimentales. Et c’est beaucoup plus naturel qu’on ne le croit. Des adeptes (notamment des journalistes de « Forbes » et du « Washington Post » ) expliquent qu’on s’habitue très rapidement, au point que le retour à la vitesse normale est d’une pesanteur insoutenable. Certains programmes, notamment comiques, y gagnent, même.

Beaucoup pensent qu’on n’a pas le choix. Selon FX Networks, 455 séries de fiction ont été produites en 2016, contre 216 en 2010. Et ce n’est qu’aux Etats-Unis, donc pas de temps à perdre (en plus il y a 40 millions de chansons à écouter sur Deezer) ! D’une certaine manière, c’est un retour aux sources. Pour des raisons techniques (notamment des projecteurs faits pour le parlant), le cinéma muet a pendant longtemps défilé trop vite à l’écran, ce dont s’accommodaient les spectateurs pour qui les gags à vitesse naturelle étaient moins efficaces. Le comique Benny Hill l’avait bien compris pour ses scènes de poursuite. Plus discrètement, cela fait longtemps que certaines chaînes accélèrent des programmes pour insérer plus de pub. Jouer à 1,2 fois la vitesse normale se voit peu et permet déjà d’économiser 20 % du temps.

Sacrilège

De même qu’on peut se former à la lecture rapide, on peut comprendre un débit de mots bien plus rapide que celui de la conversation, même si c’est variable selon les personnes. Depuis longtemps, les lecteurs de podcasts proposent aux auditeurs d’accélérer (et de ralentir). Si regarder une série en accéléré est extrême, et encore, sacrilège, notamment pour ses auteurs, un cours, une conférence ou un documentaire s’y prêtent davantage,

Même si le phénomène reste marginal, explique Anthony Haillant, il est révélateur d’une tendance à laquelle les médias et les publicitaires auraient tort de ne pas prêter attention. Avec les ordinateurs et les smartphones, la consommation audiovisuelle est plus proche de celle du livre, c’est-à-dire plus individuelle et avec la possibilité de sauter des passages ou au contraire d’y revenir. Et surtout, les sollicitations de la société connectée sont tellement nombreuses et le temps tellement compté qu’il faut adapter les langages. Studio+ propose par exemple des fictions de 100 minutes découpées en 10, avec donc un « cliffhanger » (suspense) toutes les dix minutes. Le langage bref de Snapchat a aussi beaucoup de succès. En publicité et en « brand ­content », tout l’enjeu est devenu de capter l’attention un moment. On sait quand les internautes lâchent un clip à la seconde près… Le « brand content » long doit vraiment en valoir la peine. Evidemment, cette accélération du rythme de vie génère un désir inverse de lenteur. Et des succès étonnants, par exemple des Facebook Live où il ne se passe pas grand-chose…

 

Nicolas Madelaine

 

Source : Les Echos

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